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L’alphabet géométrique de Nicolas Poussin

Les formats utilisés par Nicolas Poussin ne correspondent pas uniquement aux trois formats classiques de la géométrie (le carré, la diagonale du carré et le nombre d’or), mais aussi à un assemblage de ces figures primaires.

En appliquant ces principes géométriques – un alphabet composé de cinq figures assemblées – aux tableaux de l’artiste, il est possible d’identifier certains éléments de la composition qui, mis ainsi en lumière, nous apportent des clés de compréhension de l’oeuvre, comme par exemple dans l’Autoportrait du Louvre.

Le texte ci-dessous est extrait de l’ouvrage Le Chemin du Regard – Nicolas Poussin et les maîtres du jardin japonais rédigé par Guy de Compiègne, architecte amoureux de Poussin.

La Géométrie du carré

La civilisation arabe utilise la géométrie du cercle pour composer de complexes figures géométriques et la civilisation gréco-romaine a privilégié la géométrie du carré.

Ces deux géométries ont des propriétés spécifiques. Celle du carré permet la construction de deux rectangles exceptionnels très utilisés dans les arts et la construction. Ils peuvent en effet être construits avec un compas en atelier, ou une simple corde sur un chantier. Mais ces rectangles permettent aussi de retrouver continuellement, en se divisant, le même rectangle à une échelle différente, créant ainsi une harmonie géométrique.

Le rectangle d’or (rectangle phi) est issu de la projection de la diagonale de la moitié du carré ; il se divise en un grand et un petit carré, et un autre rectangle phi, créant ainsi une série continue de rectangles et de carrés en proportion du nombre d’or. C’est la “divine proportion” dont Luca Pacioli fera un livre édité à Venise en 1509 et qui permet de construire la célèbre série de Fibonacci.

Le rectangle de la diagonale du carré dit rectangle racine carrée, permet en se divisant dans le sens de la longueur d’obtenir deux rectangles racines carrées égaux. Une propriété indispensable dans l’imprimerie et exprimée à travers les formats A1, A2, A3, A4, etc. Une autre division possible de ce rectangle crée d’une manière similaire au nombre d’or, un grand et un petit carré, et un rectangle racine carrée.

Le rectangle d'or et le rectangle racine carrée
À la base de l’alphabet de Poussin : le carré, le rectangle d’or et le rectangle racine carrée

La division du carré est essentielle à la compréhension de la géométrie utilisée par Poussin. Lorsque le carré est divisé en hauteur et en largeur par le nombre d’or, nous obtenons un grand et un petit carré, eux-mêmes en proportion du nombre d’or, ainsi que deux rectangles phi. Répéter cette division géométrique génère une grille composée de carrés et de rectangles en proportion l’un avec l’autre.

La division du carré
La division du carré
La géométrie au 17e siècle
La géométrie au 17e siècle, gravure du fond Nicolas Poussin – Estampe Nationale
Détail de la partie inférieure droite de la gravure
Détail de la gravure : la division du carré représentée

Par cette division géométrique que l’on peut effectuer avec l’aide du seul compas, Poussin s’assure une mise en proportion totale de l’espace pictural. Nous verrons par des exemples comment le peintre utilise cette grille pour placer les personnages et articuler son récit, ou simplement naviguer dans l’espace pictural au rythme des divisions géométriques.

Dessus-de-porte, château de Villarceaux, 1755-1759
Le système géométrique divin. Dessus-de-porte, château de Villarceaux, 1755-1759

Comme nous le montre un dessus-de-porte du château de Villarceaux, les artistes, de la Renaissance au XVIIIe siècle, sont restés persuadés qu’un système géométrique « divin » structurait l’univers et qu’il était possible de l’appliquer dans la production artistique.

À partir du rectangle d’or phi, du rectangle « racine carrée » et de la division du carré nous pouvons identifier cinq figures géométriques qui en s’assemblant détermineront le cadre du tableau.

Les 5 figures de l'alphabet de Poussin
L’alphabet géométrique de Poussin : les 5 figures de base

Construction du cadre

De nombreux historiens ont fait l’analyse géométrique des tableaux de Poussin à partir de tracés directeurs avec un résultat d’une complexité souvent peu convaincante.

Poussin a très certainement utilisé, d’une manière plus ou moins consciente, le carré et le rectangle phi ou racine carrée pour composer ses tableaux.

Mais il est certain qu’une démarche géométrique qui se voudrait exhaustive se doit de commencer par un choix de rapport entre la largeur et la hauteur du cadre de ce tableau, car le cadre induit la logique géométrique de l’ensemble de l’espace pictural.

À l’étude des formats de ses tableaux, nous nous apercevons que Poussin ne se limite pas aux trois figures primaires (carré, rectangle phi, rectangle racine carrée), mais inclut aussi les figures géométriques qui apparaissent après une première division géométrique de ces figures. Ce faisant, le peintre se crée un alphabet géométrique permettant une variété de formats de cadres qui tous auront la propriété de se diviser géométriquement selon un ratio du nombre d’or ou de la racine carrée.

En assemblant les figures géométriques citées précédemment, Poussin compose le périmètre de ses cadres selon une géométrie qui lui permet non seulement de placer et proportionner les différents éléments de ses tableaux mais aussi d’utiliser les décompositions géométriques induites par les figures de base pour structurer les intentions de son récit en maintenant une totale gestion géométrique du tableau.

formats-verticaux-horizontaux
Les 10 formats de cadres horizontaux et les 7 formats de cadres verticaux possibles à partir des 5 figures de l’alphabet géométrique de Poussin
Répartition des tableaux de Poussin selon le ratio largeur/hauteur
Répartition des tableaux de Nicolas Poussin par ratio (largeur/hauteur)

Dans son Autoportrait (1649-1650) peint pour Chantelou, aujourd’hui au musée du Louvre, Poussin assemble deux figures géométriques (le carré sur un rectangle phi) et ce faisant concentre la géométrie sur son œil, un élément suffisamment représentatif de son caractère puisque dans un des tableaux en arrière-plan, l’allégorie de la peinture est représentée avec un œil sur sa coiffe.

L'Autoportrait du Louvre
Composition de l’autoportrait du Louvre

D’autres exemples sont présentés dans le livre Le Chemin du Regard – Nicolas Poussin et les maîtres du jardin japonais et seront prochainement publiés sur ce site, ainsi qu’une analyse de la Bacchanale à la Joueuse de Guitare du musée du Louvre.

Consultez également le dernier ouvrage (2015) de Guy de Compiègne : Nicolas Poussin L’ambiguïté recherchée.

Une réflexion au sujet de « L’alphabet géométrique de Nicolas Poussin »

  1. Très belle et vraie analyse ! Un paramètre très pertinent pour mes deux tableaux car en effet c’est la proportion 1,309 que l’on a retrouvé. Format 40,6 par 31! Merci pour ce travail porté à notre connaissance.

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