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Poussin et Dieu : Le thème de l’escalier

L’escalier, une dynamique visuelle accompagnant le sujet du tableau

Nicolas Poussin utilise à deux reprises le motif de l’escalier dans un contexte urbain, afin d’exprimer le contexte sociétal et non l’espace privé de la personne comme le fait Rembrandt dans le tableau Le Philosophe en méditation. Mais pour ces deux peintres le motif de l’escalier génère une dynamique visuelle accompagnant le sujet du tableau.

Le Philosophe en Méditation de Rembrandt, Louvre
Rembrandt, Le Philosophe en Méditation, 1632 – Musée du Louvre. Photo : Musée du Louvre

Comme nous le montre le positionnement du point de fuite, Poussin nous place en bas de l’escalier avec un espace visuel cadré par d’imposants édifices permettant de canaliser le regard. Il nous invite ainsi à gravir les degrés, mais de deux façons différentes, vers la partie supérieure des tableaux où règne un ciel majestueux :

Saint Pierre et saint Jean, MET
Saint Pierre et saint Jean guérissant un boiteux de naissance, 1655 – MET Museum, New York. Photo : The MET Museum

Saint Pierre et saint Jean guérissant un boiteux de naissance du MET de New York est un tableau où Poussin nous mêle à la foule des piétons au moment de la prière du soir. Nous participons à ce rassemblement et approchons une rue que l’on accède par un escalier dont les degrés sont autant de marches de la vie sur lesquelles certains de nos concitoyens sont immobilisés, soit par l’infortune, soit par une injustice de naissance. Ce tableau est un appel, à l’image des deux apôtres que l’on associe traditionnellement aux deux piliers de l’église, à faire acte de charité pendant notre ascension sociale. Sur la droite nous voyons deux générations se croiser : si le jeune homme grimpe les marches de la vie d’un pas décidé, l’homme plus âgé descend ces mêmes marches avec une expression de terreur sur le visage exprimant parfaitement l’angoisse et probablement le soulagement de ne pas avoir eu un de ces accidents de vie. Par le jeu de la perspective nous sommes inscrits dans le mouvement de ce jeune homme et nous nous projetons déjà en train de gravir physiquement les premières marches.

La Sainte Famille à l'Escalier, Cleveland museum of Art
La Sainte Famille à l’Escalier, 1648 – Cleveland Museum of Art. Photo : The Cleveland Museum of Art

Bien que Poussin utilise le même cadre urbain pour la Sainte Famille à l’Escalier du Cleveland Museum of Art, il immobilise cette fois la scène en répartissant les personnages sur toute la largeur des marches. La seule issue que notre œil puisse emprunter pour gravir les sept marches est celle qui enjambe saint Joseph, mais le passage est barré par sa règle de charpentier. En projetant un rayon de soleil sur cette règle ainsi que sur le pied au repos de Joseph, un détail que l’on retrouve dans la Sainte Famille en Égypte, Poussin nous indique clairement qu’il ne s’agit pas ici de gravir l’escalier physiquement mais de le faire par un exercice de contemplation immobile en visualisant ce qui est offert sur chaque marche de l’escalier :

Sur le premier degré nous avons des offrandes, un panier de fruit probablement destiné au temple ainsi que l’encens et la myrrhe de ces rois mages qui furent les premiers à avoir l’intuition de la naissance de Jésus Christ. Sur la troisième marche nous avons sainte Élisabeth et son fils saint Jean Baptiste qui en étant le dernier prophète à annoncer la venue de Jésus, ce nouvel Adam à qui il offre une pomme, est situé avec sa mère et Joseph sur une marche du temps au-dessus des rois mages. Marie est assise sur la quatrième marche car en étant la mère du Christ elle est l’intercesseur privilégié entre Dieu et les croyants. Elle tient dans ses bras l’enfant Jésus à qui Poussin donne non seulement une assise supérieure mais qui de notre point de vue, en bas de l’escalier, apparait aussi couronné par le temple formant un dais au-dessus de sa tête. Cette ascension spirituelle et non physique, que Poussin nous invite à faire, se termine en haut de la composition pyramidale par une portion de ciel encadrée par les colonnes du temple, associant ainsi l’église à la demeure de l’Éternel.

L’élément surprenant de ce tableau est un vase posé sur la deuxième marche, que Marie maintient fermement sous son pied. Poussin a peint de nombreuses fois des jarres ou vasques aux multiples formes galbées contenant les fruits de la nature ou l’eau des sources afin d’évoquer un parallèle entre la fertilité de la nature et celle des femmes. Il est possible que Poussin souhaite indiquer ici la fécondation surnaturelle de la Vierge ayant maintenu sa fertilité sous contrôle.

© Guy de Compiègne, mai 2015
Cet article ne peut être reproduit, même partiellement, sans l’autorisation écrite préalable de Guy de Compiègne.
Du même auteur :
Nicolas Poussin L’ambiguïté recherchée (Éditions du Varulv, 2015)
• Le Chemin du regard. Nicolas Poussin et les maitres du jardin japonais (Éditions du Varulv, 2013)

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